C'est un drôle de rituel qui se répète tous les vendredis, rue Bréa. A l'heure des dîners en ville, alors que les parisiens fuient la froidure pour se réfugier chez eux ou dans les restaus surchauffés de

Montparnasse, une bande de passionnés se pressent dans le froid autour du minuscule bar de la
Quincave. La porte restera ouverte toute la soirée: ici le passant est bienvenu et la cigarette tolérée (dés 21h, heure "officielle" de fermeture). Deux bonnes raisons de jouer l'appel d'air.
Pourtant, si l'on a froid aux pieds, on a vite chaud au gosier: dans l'embarras de bouteilles de cette ancienne quincaillerie, tout commence généralement par un
Tam Tam ou une
Bubulle. La grenadine rouge de Laffite (une carbonique de Syrah et Carignan) contre le Chenin sec et frizzante des
Jousset (Montlouis). Match serré, arbitré par un saucisson goûtu et un pain craquant. A la baguette, justement: Emeline. Ce soir, en l'absence de
Fred, l'inénarrable tolier, c'est elle qui mène le bal. Elle sait y faire et pour cause: ancienne danseuse professionnelle reconvertie

dans la sommellerie, elle a le tire-bouchon agile et les papilles affûtées. Elle parle du vin avec des mots simples. C'est rare.
"Le vin c'est comme la danse, dit-elle. C'est d'abord physique. Un ressenti. C'est au corps que ça doit parler. Après c'est une question d'équilibre. Il y a les flatteurs qui ne tiennent pas leurs promesses et les discrets qui se révèlent. Moi je n'aime pas forcément les bavards. Mais j'ai besoin d'émotions".
Elle vient de s'apercevoir que les verres sont à nouveau vides. Son regard balaie les étagères encombrées. Elle ouvre un carton. Hésite puis disparaît dans l'arrière-salle et revient une carafe à la main. D'un geste décidé, elle attrape alors un Saint Joseph de chez
Delobre. Suivront un Chiroubles et un Morgon de son ami
"Noune", alias Georges

Descombes. L'assemblée apprécie et reprend le fil de ses discussions.
A cette heure, il arrive qu'un client de passage se mêle aux habitués et aux conversations, avant de filer, en retard soudain, sa bouteille à la main. Parfois c'est un vigneron qui pousse la porte. Ce soir, ce sont des amis de l'Allier qui débarquent avec un renfort de
brioches aux grattons. Comme une madeleine de Proust.
"Ça c'est délicieux tiède, s'excuse Emeline. Ça se mange à peine chaud vers onze heures sur le marché couvert de Moulins. Avec un verre de blanc. Un régal!".
Qu'a cela ne tienne, elle ouvre un
Jasnière de chez Chaussard. Malgré son étiquette improbable (à droite), Le Kharaktêr

2006 n'en manque pas. Une pure merveille de Chenin blanc.
Dans un coin, Nicolas D. refait le monde avec un militaire éclairé et un historique de Canal. La Quincave a aussi ses peoples. Mais chut, ici la star c'est le vin. Emeline, jamais à court d'idées, pose sur la table une ultime bouteille: un Singulier 2007 signé Jousset. Retour aux bords de Loire, donc, pour fermer le ban. Un (petit) billet sur le bar et tout le monde se quitte avec une invitation à y revenir. On n'y manquera pas.