lundi 9 avril 2012

Cortellini, "Jean-Louis" et l'amour du vin.


Il évoque ses amis avec tendresse. Jean-Louis, son associé, ce grand acteur un peu mystérieux. Samuel, l'ancien voisin, le réalisateur passionné... Et Enki, bien sûr, le père du phoenix qui prend son envol sur l'étiquette.

Trintignant, Benchetrit, Bilal... Trois noms qui font dresser l'oreille. Des visages qui attirent les regards. Trois hommes, tout simplement, venus partager un moment - et un verre - avec leur ami Bertrand.

Car pour eux, c'est lui la star: Bertrand Cortellini, l'âme de Rouge Garance, le faiseur de vins aussi gourmands et légers, qu'ils peuvent être séduisants et profonds. Et un peu joueur, avec ça: sur la petite table basse, ce midi là, il a posé une bouteille de rouge, étiquette tournée vers le mur.

"Garance", lui demande-t-on?
"Non, répond-t-il en retournant la bouteille. C'est le vin de deux copains, les frangins Alary. La "Réserve des Seigneurs" de l'Oratoire Saint Martin. C'est un Cairanne. C'est beau, non? J'aime bien faire boire les vins que j'aime."
A l'étage, dans la grande salle de l'Atelier Berger, sa femme Claudie se charge, elle, de parler de leurs vins. Huit bouteilles sont alignées du Blanc au Rouge Garance, en passant par le moelleux (la Douce Heure) et les rosés. Dans cette pièce réservée par les Toqués des Dentelles, leur table attire. Un restaurateur suisse est épaté. Un caviste s'apprête à faire de la Rosée (une saignée de syrah, de grenache et de cinsault) son "coup de coeur" de l'été.
"Jean-Louis dit que ce n'est pas du vin, le rosé, lâche-t-elle en servant les candidats à la dégustation. Mais nous on aime bien...".
Même entre amis, on peut ne pas être d'accord sur tout.

Lorsque je suis tombé sur Cortellini et son ami Bilal, au bar, j'avais encore en bouche le croquant de sa Syrah (Little Garance). Franco, je le lui dis, prêt à le voir tourner la tête avec une moue polie. Au contraire, un grand sourire éclaire aussitôt son visage. Et avec ce petit accent traînant qui rappelle sa Suisse natale, il se met à parler de ses vins. Il raconte son travail, son passage de Castillon à Saint Hilaire d'Ozilhan (Gard). Il évoque son passage en bio au début des années 2000 "par respect de la nature et du consommateur", comme il dit. Le soin qu'il prend de ses raisins jusqu'aux vendanges (manuelles). La manière dont il les laisse vivre en cuve avant de les arrondir d'un discret trait de barrique.
"J'aime ça, explique l'ancien graphiste des bords du Lac Lemand, venu à la vigne en rencontrant sa femme. Claudie était fille de vigneron. On a commencé sur les terres familiales à Castillon. C'était dans les années soixante-dix et à l'époque on amenait tout à la coopérative".
30 ans, donc, que les Cortellini, mari et femme font du raisin. Et 20 qu'ils rêvent de faire leur propre vin. Cette idée, ils l'ont déjà lorsqu'ils rencontrent Jean-Louis Trintignant dans un diner d'amis. C'était en 86. Leur association mettra dix ans à se concrétiser.
"Sa femme nous avait dit. Oh là là... N'y allez pas! Vous allez vous fâcher. Ça va mal finir. Mais ça n'a jamais mal tourné. Jean-Louis est un type unique, hors du commun. Un Monsieur. Il a acheté 5 hectares à la création du domaine (qui en compte aujourd'hui 28, ndla), pour nous aider à démarrer. Il est beaucoup venu la première année, pour savoir, pour comprendre. Et puis il m'a laissé faire."
Première bouteille en 97. Près de 100.000 aujourd'hui. Avec, à entendre Bertrand, le même respect presque philosophique du terroir et des raisins.
"Une forme d'honnêteté en tout cas, insiste le vigneron de Saint Hilaire. Dans l'esprit de ce que fait mon pote Richaud à Cairanne. Authentique, quoi..."
Mais avec sur le chemin cette idée entêtante que "Rouge Garance" ferait partie de ces fameux vins de stars , aux cotés de bouteilles signées Depardieu, Bouquet, Beckham, Alesi ou Coppola. Moins Domaine que "danseuse", en somme. A dire vrai, personne n'y aurait trouvé à redire. Personne, sauf ces trois là, justement...
"Avec Jean-Louis, tout est très clair, précise Cortellini. Très simple. Il vient volontiers lorsqu'il pense que c'est bon pour la "com" du Domaine. Mais le vigneron c'est moi. Et, ensemble on n'a jamais envisagé de faire des vins à des prix vertigineux. Moi, ça ne m'intéresse pas de vendre des bouteilles des centaines d'euros comme Coppola. Ou même 30 ou 50 euros pièce, juste sur un nom... Je fais les meilleurs vins possibles, pour que les gens les boivent. Des vins à 5, 10, 12 euros. C'est ça mon truc. Le vin c'est pas un truc qu'on doit avoir peur d'ouvrir. Faut pas que ce soit compliqué. Ca doit être festif."
Le cliché "star aux champs", donc, très peu pour eux... Bertrand se moque même gentiment, de ces journalistes qui défilent au Domaine pour tenter d'approcher l'inaccessible Trintignant. Le vin comme un sésame. Les "on-vient-mais-monsieur-Trintignant-sera-là?" prononcés d'un air innocent. Ou bien les "ce-serait-tellement-mieux-pour-l'image". Dans ces cas là, Bertrand appelle le comédien. Souvent, son associé fait le déplacement. Mais il sépare vite le bon grain de l'ivraie.
"Je me souviens de ce photographe tchèque, raconte Cortellini... C'était pour un article dans une belle revue. Il voulait faire quelques photos "comme ça", comme il disait... Discrètes... Saisies sur le vif. Jean-Louis accepte de venir. On s'installe autour de la table pour le repas. Et là, le type sort tout le matériel. Les pieds, les éclairages. Un vrai studio photo! Tout ce sur quoi Jean-Louis a tiré un trait... Ça l'a raidi. Il a même failli partir... Finalement les photos étaient superbes, c'est sûr. Mais dessus, il tirait une gueule pas possible."
Sur le site du Domaine, on n'évacue pas la star, bien sûr. En cliquant, vous tombez directement sur la mention S.C.E.A Trintignant-Cortellini. C'est écrit en bas. Mais ce qui saute aux yeux c'est que la star, c'est "Rouge Garance" et ses vins... Avec beaucoup humour, on vous rappelle même discrètement que les valeurs médiatiques n'ont pas court.

Cliquez sur "les acteurs", par exemple.

Vous espérez sans doute accéder à la galerie de photos de ces V.I.P. qui fréquentent le domaine? Mauvaise pioche. Ou heureuse surprise... Ce qui s'affiche, en effet, ce sont les visages des trois associés: Jean-Louis, Claudie et Bertrand. La photo, bien sûr, est signée Samuel Benchetrit. Et là, Jean-Louis sourit. Protecteur. Il est en famille.

Regardez les mieux: on dirait trois enfants au paradis... Joli clin d'oeil pour un domaine qui a emprunté son nom au personnage d'Arletty, dans le film de Marcel Carné. Seulement ici, ce sont les raisins qui font leur cinéma. Et personne d'autre.


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