lundi 3 décembre 2012

MUSCADET


Muscadet

Plusieurs fois dans son histoire, depuis les premiers moines, le vignoble du muscadet s’est trouvé confronté à des catastrophes naturelles ou commerciales. Il a toujours su s’adapter.

Les cépages plantés étaient jadis nombreux, en particulier des rouges comme l’auvernat (le pinot noir, qui perdure dans l’Orléanais), le breton (qui n’est autre que le cabernet franc) et le berligou, mystérieux cépage d’origine méridionale. Le melon, après avoir quitté sa Bourgogne natale (il en existe encore à Vézelay), où il était très prisé au XIIIe siècle, et remonté la vallée de la Loire (Allier, Touraine, Anjou), où il concurrence la folle blanche (l’actuel gros plant).

À quelque chose malheur est bon !

Puis arrive le terrible hiver de 1709 où, du 5 au 24 janvier, il gèle jusqu’à -20 C dans toute l’Europe. Les conséquences sont dramatiques : les arbres meurent (« ils pétaient comme des coups de fusil »), les oiseaux s’abattent à terre et les lapins gèlent même dans les terriers. Après une courte accalmie, le gel reprend le 4 février puis laisse place à des températures printanières vers le 15 février avant une nouvelle chute à -15 C le 23 février… Le vrai dégel ne débute qu’à la fin mars. Les vignes et le vin en barriques ont gelé. Le vignoble nantais – comme d’autres – est totalement anéanti.

La pénurie de vin engendre alors « une fureur de planter », comme l’écrit l’historien Marcel Lachiver, et fait flamber les prix. La catastrophe de 1 709 pousse les vignerons nantais à replanter en sélectionnant les cépages les plus intéressants : ce sera surtout le melon, ainsi que la folle blanche.

Nouveau coup de poignard dans le dos, au XVIIIe siècle : alors même que les vins nantais s’exportent bien, les armateurs et négociants se tournent vers le sinistre commerce « triangulaire » (traite des Noirs d’Afrique vers ’Amérique et l’Antilles, retour en produits coloniaux) qui fera leur nouvelle fortune. Heureusement, les Hollandais s’intéressent aux vins de Loire et achètent surtout les blancs. Ils distillent la folle blanche pour produire de l’eau-de-vie (il ne faut pas oublier que le cognac et certains armagnacs sont élaborés à partir de ce cépage) et ils mutent (par ajout d’eau-de-vie) le muscadet pour éviter qu’il ne se gâte pendant le transport…

La barrière douanière d’Ingrandes-sur-Loire (entre Angers et Nantes) taxait alors fortement les vins angevins, contraignant ainsi les vignerons à pratiquer des prix élevés.
En aval de cette barrière, le muscadet pouvait se permettre de produire abondamment à prix avantageux : au port du Pallet, 30 000 fûts se dirigeaient alors annuellement vers l’Europe du Nord.

En 1884, 30000 ha sont en vignes dans la région nantaise quand une nouvelle catastrophe arrive : le phylloxéra. Une nouvelle fois, on replante, surtout des hybrides qui produiront jusqu’en 1960. Seuls les meilleurs terroirs, en général dans la partie Sèvre-et-Maine, sont replantés en melon greffé sur porte-greffes américains résistants.

Décade prodigieuse et descente aux enfers

1936 voit la naissance des AOC Muscadet Sèvre-et-Maine et Muscadet Coteaux-de-la-Loire. 1937, celle de l’AOC Muscadet. Bien plus tard, en 1994, c’est le tour du Muscadet Côtes-de-Grandlieu. Chaque appellation est limitée à une aire de production bien définie et doit veiller au respect des règles de production susceptibles de garantir la qualité des vins.

Le muscadet est produit actuellement sur 13000 ha. Dans les années quatre-vingt, malgré des crises entre négoce et vignerons, il se vend et s’exporte bien, notamment au Royaume-Uni. De 425000 hl en 1984, on atteint l’apogée en 1987 avec 700000 hl vendus ! C’est une période faste où l’on plante à tout va et parfois sur des terroirs peu adaptés. Le désastre de la gelée du 21 avril 1991 vient ternir le tableau. On croit résoudre le problème en augmentant les prix et en lâchant sur le marché des stocks de vins de qualité moyenne, issus de vignes qui peuvent pisser jusqu’à 100 hl/ha chez des vignerons peu scrupuleux… La clientèle étrangère se tourne vers les vins concurrents du Nouveau Monde, et, dans le même temps, la baisse de la consommation française se fait sentir…

Aujourd’hui, de nombreux domaines touchent le fond.

Le négoce trop présent – il occupe plus de 80 % du marché – fait sa loi : vendre au plus bas prix sur les linéaires des hypermarchés. L’été dernier, nous avons trouvé en supermarché un muscadet (sans nom de négociant, ni adresse, ni millésime) à 1,50 Û! On n’ose pas penser à quel prix ce vin a été acheté au vigneron!

Pris à la gorge par le négoce, les jeunes vignerons finissent par abandonner le métier et arrachent leurs vignes, et pas toujours sur les terroirs les moins appropriés. L’un d’eux nous a confié que les hypermarchés envoient des techniciens pointus qui proposent un cahier des charges très exigeant avec à la clé un prix du vin plus intéressant que le négoce local. Le vigneron investit et fait des efforts, mais les techniciens trouvent toujours « le grain de sable » qui déroge au contrat et l’annule : au final, le vin est rétrogradé au prix du négoce ! Les jeunes vignerons qui s’en sortent sont en général ceux qui ont plusieurs générations derrière eux, avec une clientèle particulière fidèle.

Les voies du salut

À bien écouter les vignerons, plusieurs solutions semblent néanmoins émerger pour faire face.

D’abord, 13000 ha, c’est beaucoup ! Il serait souhaitable de redéfinir les terroirs en arrachant les vignes des parcelles sans intérêt. Actuellement, malheureusement, on arrache aussi bien sur les meilleurs terroirs que sur les mauvais. Par ailleurs, 80 % pour le négoce, 16 % pour les vignerons indépendants et 4 % pour le groupement de producteurs des vignerons des terroirs de la Noëlle, c’est un partage du marché déséquilibré qui explique qu’on ne vend pas les bons muscadets au juste prix.
Une autre solution consisterait à mettre en avant la diversité des terroirs de la région nantaise. Dans le sud de l’appellation, le Gorgeois – un terroir de muscadet d’expression tardive – est identifié nommément sur les étiquettes.

C’est un terroir de gabbro (roche éruptive), avec des parcelles de vieilles vignes sélectionnées, des rendements limités et un élevage sur lie de 24 mois minimum en petites cuves souterraines. La voie est donc tracée : d’autres erroirs suivront. Depuis 2003, 90 vignerons se sont engagés sur un cahier des charges permettant d’exprimer la personnalité des parcelles intéressantes : vignes d’au moins 16 ans, rendements maximum de 47 hl/ha, élevage de 17 mois minimum. L’agrément du vin est attribué par un jury d’experts, sous condition que la mise en bouteille soit faite dans les 2 mois qui suivent. Une contre-étiquette explique cette démarche sur les bouteilles.

L’idée semble attrayante, encore faut-il que les vignerons jouent sérieusement la partie.
un terroir ne peut s’exprimer dans le vin que si le sol est travaillé pour que les racines s’enfoncent profondément. Or, depuis les années soixante-dix, en Muscadet comme ailleurs, le sol est peu travaillé. On a préféré des tonnes de désherbants chimiques qui ont empoisonné les sols et favorisé leur érosion.
Les traitements à outrance contre le mildiou et l’oïdium ont fini par renforcer la résistance de ces ennemis de la vigne. Quelques vignerons ont pris conscience de cette situation. Ils reviennent au labour et se dirigent vers une culture biologique ou biodynamique qui porte ses fruits. Goûtez les vins de Guy Bossard, de Jo Landron et de quelques autres : le muscadet n’est pas mort ! Il n’a pas dit son dernier mot.

Des terroirs multiples, plusieurs appellations Le muscadet ne saurait se résumer au seul muscadet des caboulots, un peu simpliste, qu’on boit sur le zinc sans trop y penser ou par obligation en accompagnement d’un plateau de fruits de mer. Par la multiplicité des terroirs, le muscadet est fort divers. Aux seuls alentours de Clisson, au sud de l’appellation, la carte géologique révèle une trentaine de terroirs !

Trois grandes familles de terroirs résument cette mosaïque.

Les sols sableux, autour du lac de Grand-Lieu, produisent des muscadets qui mûrissent précocement, des vins fruités et fringants, à boire dans leur jeunesse. Sur les sols de roches acides (silice, micaschistes, gneiss, granites, porphyroïdes, etc.), la vigne souffre et produit peu, en particulier sur les coteaux où le sol est peu épais et de texture grossière. Les vins issus de tels terroirs gagnent en élégance et finesse avec l’âge, comme la cuvée Gneiss de Guy Bossard ou la cuvée Granite de Clisson de Bruno Cormerais.

Les sols composés de roches basiques – multiples aspects de la complexité de la roche-mère, tels les gabbros, les éclogites et les amphibolites – offrent des vins très différents d’une parcelle à l’autre. Les amphibolites donnent des vins fins et minéraux à boire dans les deux ans (cuvée éponyme de Jo Landron). Les vins issus de gabbro altéré (roche-mère éruptive, noire et dure, à allure d’éponge) font preuve d’austérité au départ mais deviennent puissants et complexes au vieillissement. Plus de 10 ans de bouteille ne leur font pas peur : les bouteilles estampillées « Gorgeois » des vignerons sérieux du sud de l’appellation en apportent la preuve.

Parler sols et sous-sols ne doit pas nous faire oublier les expositions de parcelles, les pentes, les zones boisées ou les différentes formes de présence de l’eau (océan, lac, Loire ou rivières comme la Logne et la Boulogne), autant de facteurs qui ajoutent à la diversité. Malgré cette diversité, les grandes zones géographiques définissent, outre l’appellation générique Muscadet, trois grandes appellations.

L’appellation Muscadet Coteaux-de-la-Loire offre – à 100 m d’altitude… – le point le plus élevé de la région. Ici, les coulées – à l’instar de la fameuse Coulée de Serrant en Anjou – descendent en pente raide vers la Loire. Les vignes qui couvrent la rive droite du fleuve, le versant exposé plein sud, donnent des muscadets dotés d’une structure solide et d’une bonne acidité. L’appellation Muscadet Côtes-de-Grandlieu est née en 1994 de la ténacité d’une poignée de vignerons qui ont mis en valeur ces terroirs riches en sables et graviers. Ce sont des muscadets légers, élégants, à boire jeunes. Dans un triangle d’or dont les sommets se nomment Vertou, Clisson et Le Loroux-Bottereau se situe l’appellation

Muscadet Sèvre-et-Maine, la plus réputée en terre nantaise. La diversité presque infinie des terroirs ne permet pas de définir un muscadet type de l’appellation. La Butte de la Roche (47 m d’altitude) au Loroux-Bottereau est le point culminant de l’appellation. Traditionnellement, à cet endroit, débutent les premières vendanges de l’année. Mais les mauvaises langues laissent entendre que le vigneron n’attend pas la maturité optimale. Pourtant, très propice au melon, le climat océanique tempéré permet, si le vigneron fait son travail, d’obtenir des raisins bien mûrs. Peu d’accidents climatiques sont à craindre à l’exception parfois de gelées de printemps. Les vignerons du Muscadet sont souvent les premiers de la vallée de la Loire à vendanger. Particulièrement en 2003, année de la canicule, où ils ont commencé le 15 août. Comme en 1893, où l’on démarra le 19 août chez Armand Sécher, un vigneron de Vallet qui a tenu son carnet de bord de 1879 à 1907…

Des pratiques qui se cherchent encore Après le triomphe du désherbage chimique et des traitements intensifs, la jeune génération des vignerons du Muscadet a pris conscience du danger. La lutte raisonnée prend de l’ampleur, de même que l’enherbement entre les rangs. Mais, à notre sens, cela mène trop rarement à un vrai travail du sol, contrairement à une authentique culture biologique ou biodynamique.

Sur la presque totalité du vignoble, les vendanges sont mécaniques. Seuls quelques rares vignerons vendangent manuellement et le revendiquent sur leurs étiquettes. Pourtant, André-Michel Brégeon, un des meilleurs viticulteurs, confirme que seule une vendange saine – c’est-àdire mûre et triée – portée en petites cagettes au pressoir, sans pompe traumatisante, peut donner un grand muscadet aux arômes francs.

Quant à l’origine de la « mise sur lie », qui est aujourd’hui la pratique caractéristique du Muscadet, elle remonterait à la fameuse « barrique de noces ». Au début du XXe siècle, les vignerons nantais gardaient leur meilleure barrique pour les fêtes et les grands évènements familiaux. Le vin, conservé sans soutirage, restait frais en bouche et possédait un bouquet complexe. En fait, le vin conservé sur ses lies fines de l’hiver au printemps exhale tous ses arômes et ses composés sapides. Et il garde sa fraîcheur grâce au gaz carbonique né de la fermentation. Cette présence protectrice du gaz évite – en principe – de trop sulfiter le vin.

La mise sur lie est codifiée depuis 1977 : le vin doit être embouteillé obligatoirement entre le 1er mars et l
30 novembre qui suit la récolte. Ainsi les muscadets élevés 4 ou 5 ans sur lies, dans le Gorgeois par exemple, perdent leur mention « sur lie ».

Au cours de nos dégustations, les exemples d’élevage en fûts neufs ou récents nous ont semblé mal maîtrisés. Le bois occultait trop le vin. Il faudrait sans doute n’utiliser que des fûts anciens et de grosse contenance, peut-être les demi-muids d’autrefois (j’ai souvenir de la qualité des muscadets élevés en fûts par Georges et Jeannette Dabin, à La Haie-Fouassière…) Actuellement, la plupart des muscadets sont élevés en cuves verrées souterraines, et c’est ce qui, pour l’instant, donne les meilleurs résultats.

Enfin, il faut signaler des essais de fermentation malolactique sur certains vins, qui donnent des muscadets souples, déroutants, presque atypiques mais non dénués d’intérêt.

Source : « le rouge et le blanc »N 77, la RVF, vinsvaldeloire.fr, vitis.org, muscadet.org

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